Plaidoyer pour une évaluation indépendante de la réponse belge au Covid-19
Depuis déjà deux ans et demi, la pandémie de Covid-19 a secoué notre système de santé, nos institutions démocratiques, notre tissu économique et social, notre communauté scientifique, nos médias.
Au vu de l'ampleur de cette crise, il est compréhensible que la réponse ait été en grande partie improvisée, avec des bons et des moins bons aspects. Beaucoup d’acteurs ont fait de leur mieux dans des circonstances très difficiles. Après deux ans et demi de Covid-19, une évaluation globale indépendante s'impose pourtant. Non pas en vue de juger des personnes impliquées, mais pour apprendre et s'adapter, afin d'affronter l'avenir mieux armé.
En effet, les mesures qui ont été prises pour contrôler le virus à court terme ont également entraîné des effets indirects à long terme. Et parfois, ces effets s'avèrent plus graves que prévu. Le bien-être mental de la population a pris un coup. A l’école, le déficit d'apprentissage est indéniable, en particulier chez les plus vulnérables, avec des effets durables sur leur prospérité et leur santé. Les personnes âgées ont passé un temps précieux dans la solitude, parfois jusqu'à la mort. Notre système de santé est devenu plus fragile. Et la liste ne s’arrête pas là…
Aurait-on pu faire plus pour protéger les personnes âgées et les personnes vulnérables, à la fois de la maladie et de l'isolement ? A-t-on suffisamment réfléchi à la question de savoir si, quand et comment un gouvernement peut imposer un certain comportement social et suspendre des droits civils ? Les données et modèles mathématiques ont-ils été utilisés de manière intelligente, en tenant compte de leurs limites ? Le principe de précaution a-t-il été appliqué de manière adéquate - vis-à-vis du virus, mais aussi vis-à-vis des dommages collatéraux issus de mesures largement inédites? Disposons-nous de procédures appropriées pour peser les objectifs épidémiologiques à court terme par rapport au bien-être général à plus long terme ? Enfin et surtout, a-t-on suffisamment réfléchi aux finalités globales que nous voulons poursuivre pour notre société?
Certes, des évaluations partielles des aspects de la réponse au Covid-19 ont déjà eu lieu,* entre autres dans les différents parlements de notre pays. Celles-ci étaient utiles, mais insuffisantes. Premièrement, elles étaient prématurées : les principales évaluations portaient presque exclusivement sur la première phase de la pandémie. En partie à cause de cela, elles étaient aussi trop restreintes, et fortement axées sur les aspects virologiques et épidémiologiques. Les questions politiques, éthiques et juridiques plus larges qui transcendent le niveau technique, les compromis explicites ou implicites entre les domaines politiques, n'ont reçu qu'une attention insuffisante. De plus, ces analyses ont souvent été fortement filtrées politiquement, fragmentées par compétences entre les différents gouvernements et insuffisamment fondées sur les données pourtant disponibles. Par conséquent, leur impact est resté limité : les recommandations politiques globales de l'évaluation au Parlement flamand, par exemple, n'ont même pas été publiées, et les autres évaluations ont à peine été entendues.
Une évaluation indépendante des processus et des résultats de la politique pandémique passée n'est pas seulement nécessaire, elle est également possible. Des efforts concrets en ce sens ont été entrepris dans nos pays voisins. Aux Pays-Bas, le Conseil néerlandais de la sécurité dirige une évaluation continue dotée de pouvoirs étendus. Un résultat concret de ceci est la mise en place d'une équipe d'impact sociétal, au même niveau que l'équipe de gestion des épidémies (OMT). En Allemagne, une Évaluation de la base juridique et des mesures de la politique pandémique a été publiée très récemment par un comité d'évaluation interdisciplinaire. En Suède, une commission Corona spécialement créée à cette fin a achevé une évaluation en trois parties en février 2022. Outre-Manche a été lancée la UK Independent Covid Inquiry, un organisme indépendant qui opère en toute transparence et avec des ressources et une autorité substantielles. Inversement, nous pouvons également tirer des leçons des imperfections de ces exemples étrangers : le rapport allemand regrette la portée restreinte de l'évaluation demandée, le manque de personnel, le manque de collecte de données supplémentaires et la courte période d'évaluation. L'évaluation suédoise souligne qu'elle n'a pu établir qu'une évaluation intermédiaire et que des évaluations ultérieures restent nécessaires.
Entre-temps, en Belgique, le « GEMS » (Groupe d'experts pour la stratégie de gestion du COVID-19) a été renommé « le SSC » (Comité scientifique stratégique), avec une composition presque identique. Il n'a pas été question d'élargissement ou de roulement de personnes, et il y a peu d'enthousiasme pour une évaluation parmi les politiciens et les conseillers politiques. Or, une telle évaluation est une exigence d'une bonne gouvernance, pour tirer les leçons pour les défis futurs. Une telle initiative n’est nullement à craindre, mais à espérer en vue d’améliorations. Enfin, cette évaluation pourra provoquer un regain de sérénité et un commencement pour la reprise nécessaire de notre cohésion sociétale après la polarisation considérable observée pendant la pandémie. Travaillons ensemble pour y arriver.
* Examples notables:
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“Commission spéciale chargée d'examiner la gestion de l'épidémie de Covid-19 par la Belgique” (La Chambre).
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“Commissie ad hoc voor de Evaluatie en Verdere Uitvoering van het Vlaamse Coronabeleid” (Parlement Flamand), y inclus“Stemmen uit de stilte: Getuigenissenboek residentiële ouderenzorg” (Vlaamse Ombudsdienst), “Cijferrapport corona-impact op het sociaal-economisch weefsel” (SERV) et “Maatschappelijke beleidsnota: Evaluatie en verdere uitvoering van het Vlaamse coronabeleid” (pas publié, SERV).
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“Rapport de la Commission spéciale chargée d’évaluer la gestion de la crise sanitaire de la Covid-19 par la Wallonie” (Parlement de Wallonie).
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“Baisse du niveau scolaire : le coût caché de la pandémie de Covid-19” (Bureau fédéral du Plan).
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“Evaluatie coronamaatregelen VLAIO - Impact van de steunmaatregelen” (VLAIO).
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Conseils propres de la SERV, tels que "Advies betere data voor het (corona-)beleid" et "Rapport kanaries in de coronastrategie: inspanningen rond broncontrole voor de spiegel".
Initiateurs
Les personnes suivantes ont apporté leur soutien à cet appel. Il va sans dire qu'ils peuvent différer sur d'autres points. Les personnes qui ont participé à la rédaction du texte sont marquées d'un astérisque.
Thomas Van Riet | KU Leuven | Associate professor |
Tijl De Bie* | Universiteit Gent | Prof. datawetenschappen |
Tim Buyse | Ghent University | Guest professor |
Tom Coenye | Universiteit Gent | Hoogleraar microbiologie |
Tyler Reigeluth | Université libre de Bruxelles -Université Catholique de Lille | Maître de conférences |
Valérie Pattyn | Universiteit Leiden & KU Leuven | Universitair Docent |
Vincent Laborderie | UCLouvain | Lecturer |
Vinciane Debaille | ULB | Maitre de recherche FNRS |
Véronique Baudoux | Médecin Généraliste | |
Werner Trio | Journalist | |
William D'hoore | Université catholique de Louvain - faculté de santé publique | Professor |
Wim Schoutens | KU Leuven | Professor, Afdelingshoofd Statistiek en Risicobeheer |